Le réflexe de l’amant

Roman, Éditions Skarabæus, Innsbruck 2003. 232 pages.

 

Résumé :

 

Dans son premier roman, Kirstin Breitenfellner esquisse un portrait de l’amant, son art de la séduction, sa «méthode» ; et raconte ce réflexe qu’il déclenche chez les femmes et les rend par là même inaptes aux hommes «normaux».

Agnes Poigenfürst, la narratrice, Thomas, l’amant, Andreas, le mari, et Tibor, qui n’est ni l’un ni l’autre, sont les personnages principaux d’un roman urbain sur arrière plan de millénaire et d’éclipse solaire. Sans oublier Sylvie et Anabel, les sœurs d’Agnes, et Angela la suicidaire, toutes femmes célibataires d’une trentaine d’années.

Peut-on prendre du plaisir sans penser ? Penser sans vivre ? Peut-on renoncer à l’espoir sans se résigner ? L’auteur réussit son pari en parvenant à écrire de façon ludique sans rester superficiel et à établir une réflexion sans renoncer à l’humour et aux traits d’esprit.

 

Extrait (pages 25 à 28) :

 

Thomas fut le premier amant que je rencontrais, un homme à femmes, un homme qui vraiment ne vit, ne se sent vivre que lorsqu’il sent son influence chez les femmes. Pas sur les femmes. L’homme à femmes n’est pas aussi vaniteux que le macho. Il n’apprécie pas tant de plaire aux femmes que d’être capable d’éveiller en elles des sentiments. Il est dépendant des sentiments féminins et perfectionne, au fil des années, l’art de les faire mûrir jusqu’à ce stade où, ni lui ni la femme, ne saurait dire si c’est la passion, le romantisme, qui a grandi et s’est épanoui ou le produit d’une culture en éprouvette.

 

L’amant a quelque chose du scientifique, ou plus encore de l’artiste, du virtuose, qui privilégie l’art à l’objet vivant, aux objets qu’on ne peut saisir mais auxquels on peut cependant, ou peut-être mieux encore pour cette raison, donner une forme : les sentiments.

 

Je me considère comme intègre. Je n’avais pas le moindre soupçon qu’il puisse s’agir d’un jeu. Et surtout, je ne savais pas que l’on pouvait ouvrir son cœur, se laisser totalement entraîner et, cependant, jouer sans enjeu. Ce jeu dans lequel j’entrais comme dans une réalité, m’a abîmée et corrompue. Je souffre encore, des années après, des effets secondaires. Dans les yeux à la fois ensorcelants et envoûtants du vieil acteur, yeux de velours que je redoutais et dans lesquels je me craignais moi-même ; j’ai revu Thomas.

 

Oui, je l’ai aimé. Et il était heureux avec moi. Peut-être pour la première fois de sa vie. Peut-être pour la dernière fois de sa vie. Et je suis persuadée que quelque chose s’est aussi brisé en lui à l’époque. Je suis convaincue qu’il essaye encore de ne pas le voir. Il ne peut toujours pas dissocier le jeu de la réalité.

 

Dans les premiers temps qui suivirent notre rupture, je pensais que Thomas avait laissé passé sa chance, sa dernière chance. Mais c’est aussi possible qu’il n’en ait jamais eu la moindre. Peut-être aussi qu’il n’était pas du tout heureux et que je l’avais juste imaginé. Peut-être qu’il s’amusait - et basta.

 

A l’époque, en plus de mes études, j’effectuais déjà des corrections, et depuis peu, dans un petit journal de théâtre. C’était mon troisième jour.

 

« C’est donc la nouvelle lectrice ».

 

Je pris peur quand, soudain, je vis un homme dans l’ouverture de la porte, ressemblant à Robert Redford dans ses meilleurs années, c’est à dire chez un homme (qui ont toujours besoin de plus de temps que les femmes pour arrêter de penser à des bêtises) : le milieu de la quarantaine. L’homme, resplendissant, dévoilant des rides qui prenaient naissance autour de ses yeux noisettes et plongeaient dans sa chevelure sombre et épaisse, regarda, curieux mais détendu, autour de lui.

 

L’arme principale de l’amant est son charme inné, dont il découvre un jour, ébahi, les effets. Sa maîtresse d’école, déjà, ne pouvait pas lui en vouloir. Parce que son charme lui a ouvert toutes les portes, l’amant n’a jamais ressenti le besoin de faire des efforts ou de développer d’autres qualités. Un amant n’est ni un carriériste ni un ambitieux. Il reste au niveau que ses facultés naturelles lui ont offert, un niveau supérieur à ses activités professionnelles. Là, il se sent bien et sa sociabilité est appréciée par ses collègues.

 

Thomas était le responsable financier, du personnel et des services du Theaterbretts. Il n’avait mené avec moi aucun entretien d’embauche et m’avait engagée par téléphone suite à une simple recommandation. J’avais trouvé sa voix tout de suite sympathique

 

« C’est donc la nouvelle lectrice », dit-il tout en me regardant plein d’espoir. « Espérons qu’elle est contente avec ce petit bureau ».

 

« Correctrice » répondis-je, mi-riante mi-gênée, accentuant le premier O et espérant ne pas avoir à lui expliquer la différence.

 

Mais, ricanant, il m’inspecta sans retenue des pieds à la tête, laissant comme par hasard son regard se poser sur ma poitrine. Je rougis. (…)

 

« C’est un très joli collier que vous avez là, Madame la Correctrice » dit-il, mettant de la même manière l’accent sur le premier O, « très ‹comment dire‹ original ».

 

J’aime les bijoux originaux, les grosses bagues et les colliers dotés d’imposants éléments séparés (la seule extravagance que je m’autorise) et me sentis de suite démasquée. Je regardai par la fenêtre, et l’empreinte de la silhouette légère et athlétique de Thomas resta sur ma pupille. Je ne parvins plus à la détacher.

 

A l’époque je ne savais pas encore comment fonctionnait le jeu, le jeu de la séduction, de l’extase et des bouleversements. En fait, je ne savais même pas que ça existait dans la réalité, en dehors des séries télévisées et des romans. Je ne savais pas que certains hommes avaient développé un sixième sens pour décerner les préférences et les faiblesses secrètes des femmes et que, sous réserve d’intuition, on se sait dévoilée par eux.

 

Mais je savais cependant, dès ces premiers instants, que l’image de la silhouette de Thomas, que je vis en même temps que la fenêtre, avait été, par son sourire charmeur et coquin, marquée au fer sur ma rétine. Et qu’en conséquence je ne savais plus si je devais rire ou pleurer, me sauver ou me jeter dans ses bras ; convaincue que cet homme allait me briser le cœur. Je vis son alliance, compris que notre relation était vouée à l’échec et que je ferais mieux de partir tout de suite. Mais un petit démon avide d’aventures me chuchotait : pourquoi pas ? Il faut faire des expériences, on n’a pas le droit de se refermer face à la vie. Je restai.

 

Thomas se tenait à la porte dans son veston de tweed bleu et marron qu’il aurait pu porter au théâtre comme dans un ranch avec la même évidence.

 

« Est-ce que Madame la Correctrice irait boire un café avec un inconnu? », demanda-t-il.

 

« Si vous êtes gentil », m’entendis-je répondre. J’étais déjà tombée dans le piège. C’était sa manière. Thomas maîtrisait l’art du dialogue à double sens. On pouvait toujours comprendre ce qu’il disait ou écrivait comme un compliment ou une invitation. Si on avait voulu le coincer sur ce sujet, il aurait, j’en suis sûre, tourné ses mains vers le haut et rétorqué d’un air des plus innocent :

 

« Y’aura-t-il de quoi plaisanter ? »

 

Traduction : Sophie Léchevin

 

 

Biographie :

 

Kirstin Breitenfellner, née à Vienne en 1966, a étudié les Lettres modernes, la philosophie et les langues slaves à Vienne et Heidelberg. Elle vit à Vienne, est critique littéraire et traductrice.

Publications (sélection) : Poésie dans divers journaux littéraires et anthologies (Récemment paru : Wien. Eine literarische Einladung sous la direction de Margit Knapp, Wagenbach, Berlin 2004) ; Traduction du russe du cycle de poésie Über Engel de Vera Zubareva, Éditions Pano, Zurich 2003. Pour son roman, Le réflexe de l’amant, Kirstin Breitenfellner a reçu la bourse d’auteur 2003 de la ville de Vienne.




 



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Bevor die Welt unterging. Roman

 

Buchpräsentation:

Orlando Literatur- und Kulturkeller

19.10, 19 Uhr

 

Lesetermine:

5.10., 19.30 Uhr, Picus Herbstlese, Werk X-Eldorado, Petersplatz 1, 1010 Wien

11.11., 15.30 Uhr, BUCH WIEN

30.11., 19 Uhr, Alte Schmiede, Schönlaterngasse 9, 1010 Wien

 

 

 

 

 

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© Kirstin Breitenfellner